Au pays des Petits Pelés

Il va sans dire qu’après ces quelques semaines sans l’ombre d’une nouvelle nombre d’entre vous devait être à se ronger l’âme, les yeux cherchant à découvrir dans le vol gracieux du pigeon domestique le présage de notre heureuse fortune, sans toutefois parvenir à deviner toute la prophétie que recèle le ballet de cet Hermès embourgeoisé et se demandant : « se sont-ils perdus ? Ou bien fait roi en quelque île ? Ou tout simplement mort ? »

Non point ! Seulement voilà, nous avions touché aux côtes d’une mer qui, si elle fit le succès du rhum, des pirates et de Disney, ne fait pas celui d’internet. Vous l’avez reconnu, il s’agit bien évidemment de la très prisée des touristes et des ouragans et bien nommée caraïbe ! C’est cet éden où le temps même semblait s’être lassé de remuer son sable que nous décidâmes de nommer « le pays des petits pelés ». Évidemment, comme souvent, nous n’étions pas les premiers arrivés, aussi les occupants actuels avaient déjà pris la disposition de nommer l’endroit : Rincón del Mar, le recoin de la mer. Ce microcosme avait pour extraordinaire particularité d’être majoritairement peuplé d’individus précieux et expressifs, les peladitos ; littéralement : les petits pelés, conceptuellement : les petits va-nu-pieds. Qu’est-ce alors que des peladitos ? Tout simplement, ce sont des enfants. Ou plutôt des constellations d’enfants, gravitant incessamment les uns auprès des autres et dessinant ainsi un univers qui leur est propre. Pour cela, les peladitos n’apparaissent pas au singulier. Il faut leur reconnaître la sagesse d’une philosophie qu’ils ont d’instinct et que nous ne tardâmes pas à adopter : « l’orteil libre fait l’homme heureux ». Assurés de cette vérité, le succès du Bibliotroc n’en pouvait être que plus probant !

Disons le tout de suite, nous n’avions encore jamais vu d’enfants aussi enthousiastes. Chose incroyable, ils étaient naturellement portés à LIRE le livre (un certain nombre de nos précédents papivores étaient plutôt enclins à décrypter les images) ! Cet engouement nous a tout bonnement décidé à rester quelques semaines dans les parages (évidemment, le goût de l’architecte qui avait jugé bon de disposer face au sable fauve une mer claire au dessus de laquelle venaient mourir l’ambre le soir ne gâchait rien). Nous avions donc une bibliothèque pignon sur plage, peuplée des petits êtres moins imaginaires que leur réalité ne pourrait le laisser croire.

Mais revenons à eux. Lorsqu’ils n’étaient pas occupés à explorer les recoins de notre bibliothèque, on les trouvait parfois à chasser le crabe. Dessinant un large cercle autour du crustacé puis plongeant un à un dans l’angle mort de ses pinces pour s’en saisir, parfois armés d’une tong. La fameuse tong, quant à elle, constitue la moitié de l’habit traditionnel des peladitos, l’autre moitié étant constitué d’un slip et, de temps en temps, d’un t-shirt. On les voyait ainsi, le jour durant, transportant un poisson d’un bout à l’autre du village, se détournant parfois de leur chemin d’un mouvement vif pour s’en aller se jeter dans la mer. Leurs occupations marines consistaient principalement à se saisir d’un tronc sur la plage pour s’en faire un radeau de fortune. Lorsqu’un tronc manquait à l’un c’est une porte de frigo qui lui faisait office de navire. On se jette parfois du sable, on se bat un peu et on vient gratter un petit truc à manger de temps en temps. Mais pour être tout à fait honnête, la situation dans laquelle nous les avons le plus vus, qui par un heureux concours de circonstances se trouve aussi être là plus gratifiante, c’est lorsqu’ils venaient nous débusquer à l’hostel pour nous demander : « van a abrir la biblioteca hoy ? »Bien sûr ces enfants perdus ne l’étaient pas réellement et, malgré la tentation, nous avons résisté à l’envie d’en embarquer un ou deux afin de poursuivre notre apprentissage du va-nu-pédisme.

Outre la frénésie de nos petits protagonistes, l’endroit dispose d’une petite biblio-ludo-recyclo-cinemathèque tout à fait fantastique montée par la communauté et gérée par des volontaires. Adultes cela va de soi. Car oui il y en a aussi. Vous vous en doutiez, les peladitos ne sont pas nés du ventre de l’univers. Ils ont l’immense privilège de disposer de parents avec lesquels nous avons eu l’occasion d’échanger des poissons, des fruits, des t-shirts, une coupe de cheveux et, comble de l’ironie, il nous est même arrivé d’échanger un livre contre, le croiriez-vous, un autre livre !

Lorsqu’au commencement du projet nous nous relevions le cœur en rêvant de l’ardeur du climat caribéen tandis que nous affrontions les températures hivernales de la Patagonie, c’est vers Rincón del Mar que se dirigeaient nos espérances. Ce devait être notre dernière étape, et nous l’avons atteinte. Maintenant nous en sommes parties. Alors, en vrac : tristesse, nostalgie, désespoirs, cri, rituels expiatoires, malédictions à l’endroit de notre naissance, etc etc. Je plaisante bien sûr car il nous reste encore un sacré lots d’aventures à vivre avec Modgee puisqu’il nous faudra bientôt prendre la route du retour pour redescendre vers le Chili car, comme le dit l’adage : « what’s goes up must come down ! »

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