Durán

« ¿Que venden? » (qu’est-ce vous vendez ?) Cette foutue question nous aura suivi jusqu’à Durán.
« ¿Regalan los libros? » (les livres vous les offrez ?) Bien tenté, mais non, nous sommes une bibliothèque, « sí, es por eso que no regalamos ».

Voilà bientôt plus d’un mois et demi que nous dressons nos couleurs au milieu de Durán. Les « invasions » des années 70-80 ont fait gagner à cette banlieue de Guayaquil plusieurs arpents de terrain sur la jungle voisine. Certains y vont encore chasser l’iguane le week-end. Sa chaire, parait-il, à la saveur du poulet.

Petite digression de mise en situation : « invasion » est le nom donné aux mouvements migratoires internes effectués jusqu’aux périphéries des grandes villes. Traduit en langue européo-vernaculaire ça donne exode rurale. La méthode, chère aux divers insurgés et penseurs socialistes sud-américain et digne héritière d’une version épurée du zapato-guevarisme, est aussi simple qu’efficace: la toma de tierra (prise de terre), occupations illégales massives, organisées en coopératives, jusqu’à régularisation.

Les deux barrios dans lesquels nous intervenons sont de ceux-là : Arbolitos et 5 de Junio. Et, puisque chacun d’eux mérite qu’on porte l’écho de ses ruelles un peu plus loin que ne le font l’alarme de ses voitures et la foudre de ses pétards, commençons les festivités.

Arbolitos : Si d’aventure vous passez à Guayaquil et qu’il vous prend l’idée de venir y faire un tour, on vous dira peut-être que les taxis refuseront de vous y emmener. Vous entendrez sûrement qu’il y a de la drogue et des vols. Il paraîtrait même que l’immonde créature enfantée par le viol d’un velociraptor sur la moustache d’hitler habite encore les lueurs du crépuscule. Mais sûrement qu’en y venant vivre vous y rencontrerez une foule généreuse et paisible. Le quartier porte bien son nom (le petit arbre). Un tronc de goudron depuis lequel s’échappent des pistes sableuses feuillues de bâtisses de briques rouges, ocres, brunes, de tôle, de paillasses de bambous éclatés, et à qui le ciment sec suintant des interstices donne parfois l’apparence de maisons de par-pain(g) d’épices. La plupart des maisons arborent des couleurs vives lavées par la poussière du sol et les sables du temps. Les rues sont parfois barrées d’un filet de volley, et on se soulage de l’ardent baiser du jour en suçotant longuement des bolos, sirop congelé dans de petits sachets plastique. C’est Andréa, volontaire pour TECHO, qui nous a introduit dans le quartier. Un mercredi. Le soir même nous présentions devant l’assemblée de quartier, le colonel de la police et les représentants du Ministère d’Inclusion Économique et Sociale nos ambitions de bibliothèque. Heureusement, étant désormais une intime des systèmes radiophoniques, Mahaut s’est fait un devoir d’exposer nos vues de la plus aimable et la plus pertinente des manières.

Pour mémoire, nous avons atterri en Équateur (outre le fait que le pays se trouvait être exactement sur notre chemin) suite au tremblement de terre d’avril, afin de faire profiter du BiblioTroc au régions touchées et monter une bibliothèque communautaire (en d’autre termes, on voulait, nous aussi, croquer notre part du gâteaux avant que les grosses ONG capitalisent toutes les actions (humanitaires ahah)). Mais puisque les catastrophes naturelles ont ce privilège mesquin de faire prendre conscience que la misère réussit très bien son œuvre sans leur soutien, nous avons réalisé que notre bonne volonté aurait de quoi se satisfaire à Durán. Aussi, la bibliothèque sera construite à Arbolito et installée dans la future maison communale.

Reprenons. Ou plutôt profitons de cette respiration pour présenter brièvement (ójala) 5 de Junio, afin que la suite du récit ne soit pas brisé, cahoteux et comme mastiqué par un bœuf.

5 de Junio : en forme longue, coopérative 5 de Junio, est un des derniers territoire envahi. La plupart des habitants ne sont pas encore titulaires de leur terrain. Notre fief est le bloc E. Plus précisément, les gradins d’un stade en pelouse synthétique, seul « commun » des environs. Face à la sobriété de l’endroit, le parc d’Arbolito a des allures de jardins suspendus. L’accueil qui nous est fait varie entre l’effervescence de nos quelques « habitués » se ruant vers nous afin de pouvoir, une fois sur place, entamer l’incontournable débat de « qui est arrivé le premier », et la blancheur d’un silence et des marches que seule une chienne galeuse vient tacheter de son pelage et de ses sécrétions, séquelles d’une mise à bas sanguinolente. Cette délicate pestilence, dont le bouquet se garnit aussi des vents noirs et amers que soufflent parfois un tas d’ordures en combustion, pourrait vous laisser penser que c’est dans le ventre du dieu des mouches que nous avons atterri. Il n’en est rien. Outre quelques expériences olfactives douloureuses, on y apprend que « si tu vois le loup en premier, il ne t’attaquera pas. Par contre, si c’est lui qui te voit en premier, gare à tes fesses ». Il y a aussi des manguiers, des vêtements suspendus sous le soleil, un bingo le week-end, des chiens errants et, ici aussi, beaucoup de poussière. Derrière nous, des poteaux de béton armé laissant échapper leur capillarité acéreuse semblent les fétiches dressés d’une civilisation post-apocalyptique. Le camion d’eau potable fait sa ronde, parfois précédé d’un cortège de divers vendeurs ambulants. De la brique fossilise avant même d’être habitée et ce sont dans les yeux de quelques marmots que se déploient les richesses que leur a refusé le sort. Pas de faux romantisme ici mais de la physique humaine, les gosses d’ici sont aussi bons et mauvais, innocents et cruels qu’ailleurs, mais toujours la lumière parait plus vive lorsque l’encercle plus d’ombre. Le foot est ici, comme à Arbolito, comme dans tout l’Équateur, comme dans toute l’Amérique du sud, une religion. Pratiqué avec ferveur toute la semaine, il nous semble parfois que notre bibliothèque est perçue comme l’avatar d’un prosélytisme douteux. Mais qu’importe, puisque nous avons sans cesse de nouveaux converties (sympathisants serait un terme plus exact) !

Notre agenda est simple, nous ouvrons la bibliothèque du jeudi au dimanche, en alternant une matinée dans un quartier et l’après-midi dans l’autre, et nous profitons des trois autres jours pour travailler sur les à-côtés du projet et sur la collecte de livres. Disons plutôt que Mahaut travaille sur les à-côtés pendant que je rééquilibre les ravages de quatre années d’une parfaite assiduité universitaire. Contradiction des plus cocasses, nous partageons notre résidence entre la maison des directeurs de Techo, située au cœur d’un « ghetto de riche » : quartier fermé, gardien, barbelés, etc, et le parking du commissariat d’Arbolito, dont vous aurez compris la tendance.

L’ouverture du BiblioTroc et la construction de la bibliothèque occupe le plus clair de notre temps. D’épopées romanesques à la recherches de livres en plantage de clou, la construction va bon train. Nous nous sommes fait offrir des planches, des clous et surtout pas mal de coups de main ! Nous envisageons aussi de laisser une caisse de livres à 5 de Junio, maigre reliquat pour satisfaire les appétits que nous avons excités, mais pour qui a faim le moindre relief fait un festin. A Arbolito, Le toit de tôle de la « cancha » craque sous les assauts redoublés du vent et du soleil. Aujourd’hui nous peignons, demain nous ferons des collages, vernirons, grafferons. Bien sûr, nous gardons tout de même le soin de nous aménager des instants de détente tout simples : bain d’eau sulfurisée, chasse (photographique) à la baleine, ascensions volcaniques, dressage d’iguane, etc.

La panse quotidiennement garnie de riz, de lentille, de viande et, heureusement !, de jus de fruit, nous voyons notre interlude durénien toucher à son terme, non sans un certain soulagement il est vrai. Pour qui fait de la route une résidence, le foyer est aussi difficile à quitter qu’à trouver. Alors bientôt, notre première bibliothèque au compteur, nous nous en irons rejoindre la caraïbe colombienne et en attendant : « ¡C**cha tu madre! ¡No ! ¡No se venden los libros, no se regalan y tampoco los puedes llevar à casa! »

Un abrazo fuerte

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